Ethique? Et toc!

Auteur : Bernard Danhaive 
Photo d'entête : Bruno Marchal

Ils étaient des dizaines, voire des centaines certains jours, à scruter la paroi rocheuse et les murs du château à l’aide de leur longue-vue. Certains venaient de très loin pour observer un oiseau qui n’avait plus été vu dans notre pays depuis plus de 140 ans. Je veux bien entendu parler du Monticole bleu qui a séjourné pendant plus de deux semaines à Durbuy.

Et pourtant, nombreux étaient sans doute ceux qui avaient déjà eu l’occasion d’observer cette espèce dans son milieu habituel, sur le pourtour méditerranéen.

Mais alors, pourquoi cet engouement ? Qu’est-ce qui pousse ces passionnés d’ornithologie et de photo à se déplacer jusqu’en Ardenne ?

Grégarisme ? Envie de pouvoir dire : je l’ai vu ? Et en plus, d’être dans les premiers observateurs ? Ou plutôt réflexion en creux : inconcevable que je n’en aie pas été ? Volonté de compléter son tableau de chasse, d’ajouter une coche à sa liste personnelle ? Cela fait alors appel au même ressort que le chasseur de gros gibier en Afrique, avec une fin plus heureuse pour l’objet de l’admiration !

Mais au fond, est-elle si innocente et neutre cette passion ? N’abordons pas ici l’impact environnemental – évident en termes de CO2 – de ces nombreux déplacements. Et intéressons-nous plutôt à l’observateur lui-même.

Rappelons d’abord les règles éthiques applicables au naturaliste ornithologue.

L’observateur sur le terrain doit s’efforcer d’être le plus neutre et le plus discret possible, ne doit pas nuire aux oiseaux, mais au contraire doit contribuer à leur protection.

Lorsqu’il est sur le terrain, il doit veiller à respecter un code de conduite comportant les recommandations suivantes :

  • Respecter les oiseaux
  • Préserver leur habitat
  • Respecter les propriétés privées
  • Respecter les autres personnes
  • Avoir du discernement avant de révéler la présence d’un oiseau : celui-ci peut-il tolérer le dérangement causé par une affluence ?, le site lui-même le supporte-t-il ?, et ne risque-t-on pas d’attirer des braconniers ou des collectionneurs ?

Les comportements à proscrire sont bien entendu :

  • de trop s’approcher d’un site de nidification, au risque de voir les parents abandonner la protection du nid ou des jeunes contre les prédateurs. Pensons par exemple à la Cigogne noire ou aux espèces nichant au sol,
  • d’abuser de la repasse, en période nuptiale, ce qui peut faire échouer la reproduction,
  • de poursuivre une espèce rare égarée, qui n’aspire qu’à se reposer ou à se nourrir tranquillement,
  • de quitter les sentiers, de piétiner des stations de plantes rares. Certains milieux sont particulièrement fragiles, comme les tourbières ou les roselières,
  • et bien d’autres !

Mais la tentation de réaliser le « cliché de l’année » ou la coche de sa vie fait parfois sortir l’ornithologue du principe de précaution ; la passion pousse parfois à oublier la modération, à commettre des dégâts.

Ce qui nous amène à parler du comportement de l’observateur naturaliste.

Différentes catégories peuvent se rencontre sur le terrain…

Dans vos relations avec les oiseaux, à quel profil vous identifiez-vous ?

Mutualiste ? Cette relation entre deux organismes d’espèce différente doit être mutuellement profitable, mais sans être obligatoire pour leur survie. Par exemple, nourrir les oiseaux dans votre jardin; ce qui vous procurera en retour le plaisir de les admirer.

Compétiteur ? La compétition se produit entre espèces qui ont besoin des mêmes ressources (nourriture, eau, territoire). Par exemple, si vous tenez absolument à consommer les cerises de votre verger, alors qu’elles feraient le bonheur des turdidés. Mais d’une façon générale, l’être humain est un redoutable compétiteur pour l’avifaune par l’anthropisation du milieu naturel, hélas fatale à nombre d’espèces.

Prédateur ? Par bonheur ce comportement semble être totalement absent du registre des ornithologues. Voir plutôt à la rubrique chasseurs, collectionneurs d’œufs ou tendeurs…

Quoique … il faut constater que certains comportements observés sur le terrain dans le chef de chasseurs d’images particulièrement acharnés ou de cocheurs prêts à tout pour allonger leur liste, pourraient, dans certains cas, s’apparenter quasiment à de la prédation par dérangement de l’oiseau rare signalé. En effet, celui-ci arrive souvent chez nous épuisé à la suite de conditions météorologiques particulières l’ayant dévié de sa route. L’ornithologue et le photographe devront donc en tout temps privilégier le bien-être de l’oiseau avant de penser à enrichir leur « tableau de chasse ».

Parasite ? Une interaction directe durable, de nature antagoniste unilatéralement nuisible… Difficile d’imaginer qu’un ornitho dépende de façon obligatoire pour tout ou partie de sa vie d’un hôte oiseau qui, de son côté, en subirait un préjudice. D’autant que le parasite est censé être plus petit que son hôte !

Amensal ? Il s’agit d’une interaction biologique interspécifique dans laquelle une espèce inhibe le développement de l’autre, par exemple en le privant d’une ressource. Un agriculteur répandant des pesticides sur son champ peut-il entrer dans cette catégorie ?

Commensal ? Ici, l’alliance est bénéfique à un seul partenaire, sans nuisance pour l’autre. Le commensalisme consiste pour une espèce à en exploiter une autre, mais sans lui causer de dommage. Dans un sens, l’oiseau sera bénéficiaire si, par suite d’une distraction inexplicable, vous oubliez quelques miettes de votre pique-nique dans la nature.

Et dans l’autre sens, l’ornithologue photographe sera gagnant si un de ses clichés remporte un prix dans un concours.

Neutraliste ? Suivant la définition, le neutralisme se caractérise par aucun apport bénéfique ou négatif direct entre les deux espèces qui se côtoient. Mais alors pourquoi passez-vous des heures dans le froid derrière votre longue-vue ? Le spectacle sous vos yeux ne vous procure aucune émotion ?

Phorétique ?  La phorésie est un type d’interaction, libre et non destructrice, où un individu est transporté par un autre. Un exemple ?

condor

Un petit tableau synthétise ces différentes interactions :

tableau

En conclusion, chacun doit réfléchir aux conséquences de ses déplacements dans la nature. Il faut donc veiller à équilibrer passion pour les oiseaux et sens aigu de ses responsabilités.

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Quelques chiffres sur ces observations exceptionnelles …

Le bouche-à-oreille et la consultation du site Observations.be fonctionnent plutôt bien : la première observation du Monticole bleu à Durbuy a été mentionnée le 4 janvier dans l’après-midi, et dès le lendemain, 165 mentions ont été notées dans obs.be ! 173 le 6 et encore 128 le 7. Par après, l’intérêt a un peu faibli.

Pour remonter un peu plus loin dans le temps, le (ou les ?) Tichodrome échelette de Dinant a été noté plus de 1 000 fois par plus de 700 observateurs durant les hivers 2019/2020 et 2020/2021. Et la célèbre Mouette de Ross de Nieuport a fait l’objet de 2 200 observations, par 1 300 observateurs, et cela sur un peu plus de deux mois durant l’hiver 2021/2022.

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Bibliographie

  • Comité d’éthique, Repères éthiques pour l’ornithologue de terrain, Bulletin Aves 44/1 (2007)
  • Yves Camby et Michaël Leyman, Introduction à l’écologie, Formation guide-nature, CNB, 2022
  • Rémi Gantès et Jean-Pierre Quignard, Alliances animales, Belin-Pour la science, 2008
  • https://observations.be
  • Wikipedia
  • Et un peu de ChatGPT !